Interview de Mallory Grolleau : Un réalisateur à l’encontre du traditionnel

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Un an et demi après la sortie dans les salles du drame social et thriller fantastique, Le Pantin, son auteur Mallory Grolleau revient dans une interview exclusive, sur les coulisses d’un film transgenre. Rencontre avec un réalisateur, à l’univers peuplé de nuances. 

À l’origine, l’écriture était pour moi une manière d’habiter un autre monde.

Bonjour Mallory. Votre premier long-métrage prometteur intitulé « Le Pantin », est un film transgenre à la fois insolite et unique. Comment est née cette œuvre ?

Ce projet ne s’est pas fait dans l’ordre normal des choses. Je ne suis pas parti d’un sujet ou d’une histoire, mais plutôt d’une sensation, d’une intention assez vive en rapport au système dans lequel nous évoluons (notre monde et ses enjeux géopolitiques, notre société et ses codes, le milieu du cinéma avec sa magie et ses travers). Notre geste de cinéma initial était de faire un film punk, un film hors-piste, qui cherche d’autres manières et qui sorte du ronron de la fabrication traditionnelle de cinéma, qu’il soit commercial ou estampillé « d’auteur » par les instances habilitées. Je suis donc parti de cette énergie et je l’ai déployée de manière transversale pour tenter de capter quelque-chose qui m’entourait, tout en essayant d’éviter les affres du naturalisme qui ne m’intéresse guère au cinéma.

Avec le recul, il me semble que je cherchais à travailler sur le mouvement, qu’il s’agisse d’un déplacement intime ou d’un déplacement sociétal. Et ce faisant, je tenais à mettre en abyme le mouvement dans lequel nous étions nous-mêmes, à savoir un groupe d’humains en train de faire un film quelque-part sur la terre. Toujours avec le recul, j’imagine que c’est pour ça que je me suis autant battu pour tourner sans écrire de manière traditionnelle (le film s’est écrit continuellement au fur et à mesure des sessions de tournage et de postproduction). Ce n’est finalement pas un hasard si on retrouve cette notion du déplacement dans nombre de thématiques qui traversent le film : migration, transgenre, transmaritime, transfrontalier, transhumanisme…

Un an et demi après sa sortie dans les salles, votre film fait son grand retour à l’écran avec « Filmer À tout Prix », une série documentaire réalisée par Aurélien Abd El Fattah. C’est un peu comme si on offrait à votre œuvre, une seconde naissance?

Effectivement, après sa sortie en salles qui était déjà un bel achèvement, je me réjouis que « Le Pantin » continue d’être sélectionné en festivals et sorte en VOD (en France sur FilmoTV.fr et peut-être bientôt aussi au Benelux). Quant à la série documentaire « Filmer À tout Prix », c’est un travail de plus d’une année mené par Aurélien Abd El Fattah qui éclaire ce qu’a été la fabrication de ce film, ce qu’elle signifie et dit en soi. Il a mené une véritable enquête, avec curiosité et subtilité, pour aller chercher les spécificités de cette entreprise en en mettant en lumière les difficultés, les limites, et aussi les réussites.

C’est effectivement comme une seconde naissance qui prolonge tout ce que « Le Pantin » a déjà  généré. La sortie en salle, les festivals, les retombées presse et radio, la sortie VOD, la série « Filmer À tout Prix » sont autant de jalons qui racontent un parcours modeste mais bien réel et qui s’inscrit dans la durée. N’oublions pas que « Le Pantin » est un film maudit qui a bien failli plusieurs fois ne pas exister. Notons aussi que certains films se font avec un budget équivalent à 20 à 50 fois celui dont nous disposions et finissent par une sortie technique ou un parcours à peu près similaire à celui de notre film. Je reste humble mais je me réjouis d’avoir réussi à construire ce bel accident, en fédérant des bonnes volontés, mais sans jamais bénéficier du soutien d’un clan ou d’un réseau d’influence (distributeurs, sélectionneurs, journalistes…).

On ressent à travers votre film une véritable soif de liberté. L’écriture scénaristique est-elle pour vous une sorte d’échappatoire ?

A l’origine, oui, l’écriture était pour moi une manière d’habiter un autre monde que le nôtre, plus absolu, plus grand. Mais cette pulsion fantasmatique qui présidait mon écriture est aujourd’hui perturbée par ce que je sais du système de fabrication du cinéma : ses pressions, ses politiques, ses compromissions, ses allégeances, ses réseaux fermés, ses préférences, ses plafonds de verre…

Je dois reconnaître malgré tout qu’il m’arrive de retrouver cette pointe d’absolu par déflagrations fugaces, à l’écriture ou au tournage, mais elles sont de l’ordre de l’instant. Et en tout cas, même si mon écriture tend toujours à inventer autre chose que le réel, il me semble que je cherche plus aujourd’hui à partager du sens qu’à simplement fabriquer mon asile personnel.

Je me réjouis d’avoir réussi à construire ce bel accident.

Quel est, selon vous, le parfait « mode d’emploi » pour se lancer dans le cinéma guérilla ?

Ouch ! Difficile de répondre ! Je ne sais même pas si je conseillerais de se lancer dans le cinéma guérilla. C’est douloureux, couteux, éprouvant, et le système traditionnel (distribution, festivals, critiques) finira toujours par vous snober. Il ne faut pas se laisser berner par ces success-stories qui racontent l’émergence d’un film ou d’un auteur « venu de la fange » à la simple force de son talent. Si vous fouillez cette histoire, vous découvrirez souvent la présence ou la complicité d’un nom issu de la politique, du showbiz, de l’industrie, connu ou non du grand public, mais qui appartient assurément à un réseau d’influence élitiste. Parfois, le simple fait d’obtenir une réponse à un mail ou à un message est un luxe que seuls peuvent s’offrir les gens bien nés, qu’ils en aient conscience ou non… Bien sûr, il y a aussi des gens qui sont partis de rien et qui ont réussi au cinéma, mais je crains que ces parcours soient de plus en plus minoritaires.

Donc si vous souhaitez faire du cinéma guérilla, le seul conseil que je peux me permettre de donner du haut de ma petite légitimité, c’est de le faire pour de bonnes raisons : soyez portés par votre intention ou votre sujet et ne cherchez pas la gloire ou la richesse…

Quel est votre film préféré et pourquoi ce choix ?

Difficile ! « Quels sont vos 100 films préférés ? » serait une question un petit peu plus confortable… Je ne raisonne pas en terme de préférence mais plutôt en termes de résonance dans le corps, l’esprit, l’affect, l’intellect… Et souvent, ce qui résonne le plus et le plus longtemps en moi vient d’une certaine radicalité de la proposition, qu’elle soutienne une expérimentation plus ou moins marginale ou un geste très classique.

Je cite en vrac The Wall (Parker, 1983), La antena (Sapir, 2007), Taxidermia (Pálfi, 2006), Gattaca (Niccol, 1997), Les enfants du paradis (Carné, 1945), The baby of Mâcon (Greenaway, 1993), Barry Lindon (Kubrick, 1975), Ridicule (Leconte, 1996), Casablanca (Curtiz, 1942), Giorgino (Boutonnat, 1994), After the wedding (Bier, 2006), Abre los ojos (Amenábar, 1997)…

Mais je sais très bien qu’à peine fini, je regretterai déjà d’avoir oublié tel ou tel film. Pour preuve, je m’en veux déjà de n’avoir pas cité Jacob’s Ladder (Lyne, 1990), Ryan’s Daughter (Lean, 1970), Magnolia (Anderson, 1999), Chansons du 2ème étage (Andersson, 2000) ou encore Le tambour (Schlöndorff, 1979)…

Si vous deviez définir votre univers en un mot, lequel serait-il ?

Multiple.