Interview : Priscilla Lopes ou l’éclosion d’une artiste

interview-priscilla-lopes

La libération de la parole des femmes dans l’actualité, a incité la comédienne et réalisatrice, Priscilla Lopes, à nous raconter son histoire. Elle nous parle aujourd’hui de son film poignant, “Je suis un cadeau moi aussi“, sélectionné au Nikon Film Festival.

C’était le bon moment pour en parler.

Bonjour Priscilla, vous nous offrez avec « Je suis un cadeau moi aussi » un film coup de poing particulièrement profond, glaçant et surtout réaliste. Vous décrivez ce court-métrage comme étant une histoire avant tout personnelle. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J’ai forcément dû changer des détails pour que ça serve mon film mais dans le fond tout est vrai. C’est quelque chose qui m’est arrivée quand j’avais 16 ans. J’avais gagné le concours de Miss de mon Lycée et un week-end était organisé pour les participantes à l’issue du concours. Je pense sincèrement que les organisateurs se servaient de ça pour se choper des petites jeunes, il avaient l’habitude d’organiser ce genre de concours et je n’ai surement pas été la seule à me faire piéger. Pour ma part, mes parents ne me laissaient presque jamais sortir… Et c’est un âge où l’on ne veut plus être considéré comme un enfant et où l’on croit qu’on est déjà suffisamment grand(e) pour savoir se gérer seul(e), sauf qu’en fait on est très crédule et influençable. On n’est pas préparé(e) face à ce genre de situation.

Vous avez réussi en seulement 2 minutes 20, à nous plonger au coeur de cette véritable descente aux enfers. Cette limitation de temps a-t-elle été difficile à gérer ?

Oui c’est un exercice difficile. Quand j’ai écrit le scénario, je savais que je devais raconter ça de manière concise pour respecter la contrainte imposée par le festival, mais je voulais qu’on sente cette manipulation que cherche à exercer l’homme sur la jeune fille, le coté prémédité et cette notion de piège qui se referme sur elle. Dans la réalité, l’organisateur a dû insister plusieurs heures dans la soirée avant de réussir à obtenir ce qu’il désirait. La longueur du discours et le choix des mots était donc très important. Tel que je l’ai écrit, le film dure 4 min 30. Avec mon monteur on a dû le raccourcir de moitié, on a même coupé totalement une séquence pourtant très réussie qui se passait dans la voiture avant la soirée. Mais il fallait faire des choix, sans perdre le sens de la narration. C’était donc un exercice périlleux.

Aujourd’hui, le harcèlement sexuel n’est plus un tabou et la parole se libère doucement. Cette libération vous a-t-elle incité à raconter votre histoire ?

Oui complètement. Je voulais depuis un moment parler de cette histoire, je me disais que j’aimerais écrire un jour un long métrage qui parle d’une femme et de son rapport aux hommes, et commencer mon film par cette histoire là… En fait, j’ai mis longtemps avant de comprendre que ce qu’avait fait cet homme n’était pas normal. J’ai eu longtemps honte d’en parler, je me sentais responsable et fautive car j’estimais que c’était moi qui n’avais pas réagit de la bonne manière en finissant par céder, que c’était moi qui n’avais pas été assez forte pour savoir me défendre, et ne pas me laisser manipuler. Et c’est cette libération de la parole avec l’actualité récente qui m’a fait vraiment réaliser à quel point je n’avais pas à avoir honte de ça. Et c’est devenu une nécessité d’en parler, pour me réparer et pour reprendre le pouvoir sur moi-même. Car ici le problème est l’abus de pouvoir, et le non respect de l’autre. ça devient un acte de violence et non plus un acte de séduction. Donc oui avec le phénomène #metoo, je me suis dit que je ne devais pas attendre, que c’était maintenant le bon moment pour en parler.

Il y a beaucoup de choses que j’ai envie de raconter.

Souhaitez-vous, à travers le réalisme de votre court-métrage, sensibiliser le public aux violences faites aux femmes ?

C’est ce que je souhaite oui. La plupart des gens qui laissent des commentaires sur mon film disent qu’ils ont ressenti un malaise, que ça les a glacé… Et c’est exactement ce que je voulais créer chez le spectateur, qu’il ait une réaction qui le pousse à vouloir se révolter ou en tout cas à réfléchir sur la situation. Et je pense que ce métrage peut être aussi un film de prévention pour les plus jeunes.

Qu’est-ce qui vous a poussé à passer de l’autre côté de la caméra ?

J’ai toujours voulu passer de l’autre côté de la caméra. J’ai toujours aimé écrire, toujours eu une passion pour l’image (je fais aussi de la photo), j’ai besoin d’être dans la création permanente (je dessine, je peins, je fais des collages… J’ai fait un Bac Arts Plastiques). Donc pour moi réaliser des films est une évidence, je ne me sentais juste pas prête avant. Maintenant que je m’assume en tant que femme, je suis prête. Et il y a beaucoup de choses que j’ai envie de raconter.

Quels sont vos projets ?

Déjà je voudrais faire vivre ce film en dehors de ce festival, dans sa version longue de 4 min 30. J’ai écrit un autre court-métrage qui a aussi pour thème « le cadeau » mais qui n’a rien à voir avec cette histoire. Il devrait durer une quinzaine de minutes. Je vais donc prochainement chercher à le faire produire. J’ai aussi un autre court-métrage en cours d’écriture, mais celui là me demandera beaucoup plus de budget, donc je vais procéder par étapes. J’ai des projets qui arrivent aussi en tant que comédienne, je vais jouer très prochainement dans un court-métrage réalisé par Philippe Bozo, produit par Boburst Prod, où il est aussi question d’une forme de harcèlement. (décidément!)

Si vous deviez définir votre univers en un mot, lequel serait-il ?

J’ai beaucoup d’influences différentes. Quand j’étais plus jeune, j’étais émerveillée par les films de Tim Burton, d’Emir Kusturica, de Pedro Almodovar, de Jean-Pierre Jeunet, de Luc Besson … Ils me faisaient rêver et m’ont donné envie de faire du cinéma. C’est sûrement pour leur côté grandiose, magique et poétique. Après, dans un style totalement différent, j’adore le travail de Maïwenn. Elle est un modèle pour moi, j’aime la vérité qui se dégage de ses films.

Je devais dire qu’un seul mot, non ? Ahah, j’ai du mal à définir les choses en un seul mot… Je dirais : Sensitif.

Laisser un commentaire