Retour vers le passé #6 : Cannibal Holocaust

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Catégorie phare de L A R S  &  R U B Y, il est maintenant temps de passer à notre rubrique « Retour vers le passé ». On s’intéresse aujourd’hui à l’un des films les plus controversés de l’histoire du cinéma : Cannibal Holocaust !

Canard Laqué

NB : Le film chroniqué ici est actuellement interdit aux moins de 18 ans dans sa version intégrale. Pour le bien-être de nos lecteurs, les photos d’illustrations (hormis l’affiche du film) seront des photos de chatons.

Il semblerait qu’en 2018 l’information et sa légitimité en fonction de son émetteur, soit au cœur du débat. Ainsi, l’individu lambda se retrouve coincé d’un côté par la présence de divers organes de propagande officieuse (au choix : RT ou Russia Today pour les gens ne maitrisant pas la subtilité des acronymes, JSS News, les tweets de Donald Trump). De l’autre côté il pourra constater la présence d’organes de propagande officielle (au choix : Les Echos pour Bernard Arnault ; Valeurs actuelles, dont les principaux actionnaires restent Étienne Mougeotte – ex-Figaro- et Charles Villeneuve – ex Paris-Match- tout deux aussi nocifs pour le cerveau que le sida est nocif pour la santé ; Xavier Niel pour Le Monde dont il faut féliciter la célèbre saillie « Quand les journalistes m’emmerdent je prends une participation dans leur canard et après ils me foutent la paix ». ; Le Figaro pour le groupe Dassault – bisous – ou encore l’Express pour Patrick Drahi dont la seule évocation de l’existence des congés payés lui procure inexorablement une poussée d’acné de contrariété).

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C’est tout naturellement devant la partialité évidente de certains médias que certaines personnalités décident de prendre la parole, plus souvent au nom du pire que du mieux, pour exprimer leur volonté d’indépendance et créer leur propre réseau de news, voire de fake news pour les plus téméraires à l’image de Mélenchon et de son Média, Elon Musk qui se lance dans la création d’un média alternatif ou encore Donald Trump qui a décidé de s’installer sur Twitter parce que le monde en 240 caractères lui paraît bien plus pratiquable qu’une conversation avec des gens ayant de la répartie et plus de trois neurones.

Au vu du contexte ambiant, il ne semble donc pas abusif de dire que les médias connaissent mauvaise presse. Mais qu’en est-il du cinéma ? (Puisque cela reste notre intérêt principal.) Quid des critiques des médias / de la presse sur grand écran ?

Et bien nous avons remonté le cours du temps, et après avoir hésité entre traiter Le gouffre aux chimères de William Wyler et Network – Main basse sur la télévision de Sidney Lumet, notre choix s’est porté sur Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato par peur de faire trop simple, alors que nous avions une occasion de faire dans le compliqué. « Mieux vaut être en paix dans le corps chaud d’un ami, que dans la terre froide. »

C’est quoi Cannibal Holocaust ? Et bien c’est l’histoire d’une équipe de journalistes composée de trois hommes et une femme qui se rend dans la jungle amazonienne à la recherche de vrais cannibales. Bientôt, la troupe ne donne plus aucun signe de vie. Le gouvernement américain décide alors d’envoyer une équipe de secours, composée d’un anthropologue – le Pr Monroe- et d’une escouade de militaires sur place. Celle-ci retrouve, grâce à une tribu amazonienne, les bobines de la première équipe, qui renferment le terrible secret de leur disparition…

On pourra s’étonner de voir Ruggero Deodato rentrer dans la légende du cinéma avec ce film. Après tout, au premier abord il ne s’agit que de l‘accumulation de scènes écœurantes et plus choquantes les unes que les autres : mutilation, torture, viols,  village carbonisé, et autres joyeusetés dont même Ed Gein n’aurait pu rêver. (En rappelant qu’Ed Gein est l’individu qui a inspiré quatre figures mythiques du cinéma d’horreur, à savoir Norman Bates, Hannibal Lecter, Leatherface – ou Tronche de cuir par chez-nous ou encore le  Maniac  Frank Zito.) Et puis n’oublions pas l’un des points les plus contestables : à savoir le meurtre face caméras d’animaux dont une tortue et deux singes. Et si vous vous demandiez à quoi ressemble l’intérieur d’une tortue, sachez que ça a l’aspect d’une omelette qu’on n’aurait pas fait cuire assez longtemps.

Mais seulement voilà, l’ancien assistant réalisateur du Django de Sergio Corbucci avait une idée derrière la tête lorsque des producteurs allemands lui proposent de financer un film tournant autour du cannibalisme, à l’instar de son précédent opus Le dernier monde cannibale.

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Cette fois-ci Déodato l’a mauvaise et on sait qu’un Italien en colère ça fait mal, et ce n’est pas Zidane qui nous contredira. Le réalisateur est en effet écœuré par la couverture médiatique des actes des Brigades Rouges (organisation d’extrême gauche classée terroriste). Cette couverture s’avère à ses yeux être très sensationnaliste, voire même un peu propagandiste, certaines actions lui semblant truquées, reproduites en dehors de leur contexte pour ensuite être réinséré au montage des reportages diffusés à la télé aux heures de grandes écoutes. Il se persuadera dès lors de réaliser un film montrant son point de vue sur les dérives des médias Italiens.

Le film nous montrera ce constat de manière intelligente, c’est à dire en se scindant en deux parties distinctes. La première nous introduit à l’équipe de journalistes disparus rapidement puis passe à l’expédition de secours. Nous découvrons donc la société cannibale, ses rites qui nous sont insupportables car nos référents culturels sont à l’opposé (voire la scène de l’avortement « naturel », les banquets à base de chair humaine et j’en passe pour les plus sensibles d’entre nous). Nous avons sous les yeux le point de vue de la deuxième équipe dont se détache particulièrement le Pr. Monroe (interprété par Robert Kermann) qui sera une passerelle entre le spectateur occidental et la culture cannibale qu’il s’efforce de comprendre et à laquelle il essaie de s’intégrer par pur éthique anthropologique. Elle se clôt sur la découverte des cadavres en décomposition de l’équipe de journalistes et leur matériel de tournage.

La deuxième partie se concentre sur les rushes des images tournées pour le reportage qui a initié l’histoire. Ces rushes sont visionnés dans une salle de montage afin de sortir le reportage qui sera ainsi un hommage aux reporters disparus et également un moyen pour Monroe de comprendre la raison de leur mort. Cette fois-ci le point de vue sera neutre et permettra de découvrir « l’envers du décor » de ce tournage grâce à l’une des premières utilisations du found footage ou « je t’empile des rushes à la suite, ça va faire un film, ça coute pas cher et c’est génial ». Technique popularisée par le film Le Projet Blair Witch de Daniel Myrick et Eduardo Sanchez en 1999. C’est dans cette deuxième partie que se cache le propos de Deodato. Derrière la violence graphique et l’affront au bon goût que nous propose le film, nous retrouvons l’intention première de critiquer la recherche du sensationnalisme. Pour rappel, le sensationnalisme se caractérise par notamment par la surenchère et l’utilisation de données fausses pour attirer le plus grand nombre, transformant ainsi l’information en objet de consommation.

Les reporters du film se révèlent très vite être les modèles d’inspiration de Bernard de la Villardière. On connait la tambouille, et les tauliers sont tous les mêmes : recherche des images les plus choquantes, mise en scène, le tout combiné à l’émergence d’un complexe de Dieu, ou du néo-colonisateur au choix. Ruggero Deodato renvoie dos à dos deux visions de la barbarie : d’un côté celle des cannibales, qui est normée et entrant dans leur conception de la civilisation, et de l’autre celle des journalistes Italiens se débarassant des normes intégrées et admises, les rendant donc plus imprévisibles et inhumains à l’égard de la tribu dse cannibales qu’ils délestent de leur humanité par leur traitement.

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Comme nous ne sommes plus des ados, nous n’irons pas nous enfermer dans le fait que Cannibal Holocaust critiquerait la « société capitaliste ». Cependant, il peut être intéressant de se demander quelle est la part de responsabilité du spectateur dans les images qu’il vient de voir. Après tout, si ces images sont filmées, c’est bien pour être vues, or dans notre cadre économique il s’avère que l’offre répond à la demande. Donc si ce reportage racoleur et violent est tourné, c’est bien pour satisfaire une demande. Celle du spectateur, et donc la nôtre.

Et si les journalistes dans leur recherche du sensationnalisme n’était qu’un avateur du spectateur qui veut en voir plus, toujours plus ? Consommer sans se préoccuper des conséquences de ses besoins ?

Il n’y a pas très longtemps encore, après une attaque au couteau sur Liège, un journaliste de France Inter demandait au bougmestre (un maire belge, il faut saisir la subtilité) s’il avait envisagé le carnage qui, je cite, aurait pu se produire. Le journaliste, faute de carnage à reporter à ses auditeurs avides de sang et de chair fraiche a été jusqu’à leur faire entrevoir l’idée tout ça pour combler une demande. Ainsi nous sommes face à un journalisme nous jetant en pâture la souffrance d’autrui, et même la possibilité de la souffrance d’autrui.

Mais une société se repaissant de la souffrance de l’autre est-elle réellement plus civilisée qu’une société cannibale ?

Bonus : Avant de nous quitter, je vous propose de découvrir le Klub des Looser et le titre De l’amour à la haine, dont la mélodie principale est un sample (« échantillon ») du thème principal du film.

Bonne écoute et à la semaine prochaine.

Article écrit par Félicien Hachebé.